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Actes Sud

Personne ne disparaît, Catherine Lacey

Ecrit par Marc Michiels (Le Mot et la Chose) , le Mercredi, 20 Avril 2016. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Roman

Personne ne disparaît, février 2016, trad. anglais (USA) Myriam Anderson, 272 pages, 22 € . Ecrivain(s): Catherine Lacey Edition: Actes Sud

 

Personne ne disparaît, paru chez Actes Sud, éblouit dès les premières pages, par des sentiments mal classés, qui sont autant rupture(s) avec son histoire que formulation d’une écriture de son temps. Un roman d’une apparence indifférente, celle d’une déception, d’une colère et du détachement de ne pouvoir arrêter l’instant qui passe, fuyant déjà ; et ce, quelle que soit la perception d’une vibration, sa beauté. Une quête d’émancipation, moments fragiles que nous voulons oublier, mais qui continue à nous hanter. Seul l’apprentissage d’un nouveau langage par le mouvement, fera disparaître l’immobilité tremblante de l’attachement aux maîtres. Dévoilé par une série de secousses, l’événement lent d’une respiration n’est rien si vous ne bougez pas, une femme n’est pas une femme si elle n’est pas libre, si elle ne fait pas soi l’étranger intime de soi, le soi intime de l’étranger.

L’héroïne de Catherine Lacey, Elyria, pouvait l’admettre maintenant, elle avait envie d’être responsable de la destruction de son mari, d’une petite à moyenne partie de lui, c’est-à-dire de quelqu’un qui vous aime, même si nous ne voyons pas sous l’éclairage de la lampe torche, cet affreux désir dormir sous les couvertures de l’amour, de l’attachement avec lesquels nous tentons d’étouffer cet atroce désir :

La Huitième Reine, Bina Shah

Ecrit par Martine L. Petauton , le Mercredi, 13 Avril 2016. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Asie, Roman

La Huitième Reine, février 2016, trad. anglais (Pakistan) Christine Le Bœuf, 347 pages, 23 € . Ecrivain(s): Bina Shah Edition: Actes Sud

 

Triptyque parfaitement équilibré entre l’Histoire – celle du Sindh, cette grande province au sud du Pakistan Oriental – l’Actualité contemporaine ; la fin de l’année 2007, qui, là-bas éclatera avec l’attentat meurtrier contre Benazir Bhutto, la huitième reine des légendes – et le roman, bien ancré dans le réel de la société et des mentalités Pakistanaises, autour du récit d’Ali, le héros, et les siens. Voilà un roman-récit-Histoire, qui aboutit à un voyage dépaysant, informatif, et magnifique de justesse d’écriture. Le lire, aujourd’hui, dans notre Europe menacée, massacrée, prenant encore une autre acuité, en liant davantage le lecteur à sa lecture.

Ali est entre plusieurs mondes, comme beaucoup en des pays semblables ; constant dédoublement, menaçant basculement : Karachi, où il est journaliste-TV officielle ; l’Occident américain, où il voudrait partir étudier (utiles pages vous donnant la procédure et les obstacles de la chose), et son Sindh, ses particularismes y compris sa langue, ses légendes auréolées de Saints Soufis combattant les tyrans, un tissu sociétal venu du plus loin de l’Histoire, arc-bouté sur des féodaux pour lesquels les liens d’homme à homme perdurent ici et maintenant.

Bienvenue à Calais, Les raisons de la colère, Marie-Françoise Colombani, Damien Roudeau

Ecrit par Cathy Garcia , le Mardi, 22 Mars 2016. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Albums, Bandes Dessinées

Bienvenue à Calais, Les raisons de la colère, février 2016, 56 pages, 4,90 € . Ecrivain(s): Marie-Françoise Colombani, Damien Roudeau Edition: Actes Sud

 

Un petit format, des textes et des croquis sur le vif, 56 pages et il pèse des tonnes ce carnet, des tonnes de gâchis, des tonnes d’espoir, des tonnes d’injustice et d’absurdité, un peu de rêve, beaucoup de désillusions. Des élans aussi, nombreux, de la bonté, de la solidarité, pour porter tout ça, pour sécher la boue et les larmes, adoucir un peu la cruauté, mais pas la cacher non, bien au contraire, et c’est la raison d’être de ce livre dont les bénéfices et droits d’auteurs seront reversés à l’Association l’Auberge des migrants* : montrer sans fard, exposer « les raisons de la colère », refuser la honte, dénoncer l’intolérable, sortir des chiffres et des termes génériques : migrants, réfugiés, ou le moins connu « dublinés » qui pousse de nombreuses personnes à brûler ou mutiler l’extrémité de leurs doigts pour effacer leurs empreintes, pour mettre des noms sur des visages, des personnes, des parents, des enfants, des adolescents, des jeunes étudiants, des boulangers, des avocats, des profs, des commerçants… Et raconter quelques éclats de vie, qui trop souvent sont des morts absurdes, atroces… Impardonnables.

La poupée de Kafka, Fabrice Colin

Ecrit par Anne Morin , le Jeudi, 03 Mars 2016. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman

La poupée de Kafka, janvier 2016, 259 pages, 20 € . Ecrivain(s): Fabrice Colin Edition: Actes Sud

 

L’histoire de la poupée de Kafka repose jusqu’à la fin sur un malentendu, des faux-semblants. Des mésententes, ou des rencontres esquissées, ratées, avortées d’un père, Abel Spieler, trop souvent absent, distrait ou au contraire trop pesant, et de sa fille, Julie, autodidacte, volontaire, intrépide, vivante, en quête désespérément d’un point d’accroche, d’un accord avec ce père enseignant, séducteur impénitent, vivant dans les traces de Kafka dont il connaît tous les tours et détours, les ombres et les lumières, les faux jours de la personnalité :

« Quelle que soit la véhémence avec laquelle le professeur s’en défendît, le saltimbanque Kafka, le funambule, le déséquilibriste, avait toujours occupé une place à part dans son cœur, dédaignant querelles et piètres batailles, planant en souverain au-dessus des oriflammes littéraires » (p.30).

Elle, Julie, se réfère le plus souvent aux aphorismes de Zürau, son père au Journal, au Procès, à La Métamorphose (p.155). Curieusement (?) Le Château où se perd la trace de Kafka, de son côté le plus suspendu, en suspens, s’il n’est pas cité une seule fois, est partout présent et se révèle enfin dans le délire de Julie :

Kannjawou, Lyonel Trouillot

Ecrit par Stéphane Bret , le Mardi, 16 Février 2016. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman

Kannjawou, janvier 2016, 208 pages, 18 € . Ecrivain(s): Lyonel Trouillot Edition: Actes Sud

 

Le vocable « Kannjawou » signifie dans la culture populaire d’Haïti le partage, la fête, à l’occasion de réjouissances. Dans le roman de Lyonel Trouillot intitulé ainsi, ce dernier met en scène cinq jeunes gens, qui à la veille de leur entrée dans l’âge adulte, osent encore rêver de leurs avenirs : ils se nomment Sophonie, jeune serveuse au Kannjawou, nom d’un bar du quartier de l’Enterrement à Port-au-Prince, Wodné, Joëlle, Popol. Leur soutien quotidien, c’est man Jeanne, mère de substitution un brin protectrice, qui tente de sauvegarder des règles d’humanité et prodigue des conseils à ces cinq adolescents, peut-être déjà en danger de perdition. Un autre personnage, le « petit professeur », tente grâce à sa vaste bibliothèque de leur inculquer des bribes de connaissances, de l’éducation.

Mais comment cela est-il réalisable dans ce pays, Haïti, dont l’auteur nous rappelle, très opportunément, qu’il a été occupé une première fois par les Américains, de 1915 à 1934, et qu’il est occupé une seconde fois par les ONG, les organisations non gouvernementales, depuis le récent tremblement de terre de 2010. Ce que met en relief Lyonel Trouillot, c’est le décalage entre les bonne intentions de ces occupants, et la réalité haïtienne :