Identification

Les Livres

Un air d’éternité défaite, Élia Jalonde (par Luc-André Sagne)

Ecrit par Luc-André Sagne , le Jeudi, 11 Juin 2026. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, Poésie

Un air d’éternité défaite, Élia Jalonde, avec des peintures de Sophie Martet, Éditions La Lucarne des Écrivains, 2024, 120 p. 19,90 euros

Si l’on ne peut guère parler de poésie féminine (comment la définir, sur quels critères ?), on peut simplement dire qu’il y a des poètes femmes comme des poètes hommes. Et Élia Jalonde est assurément poète. Ce qui est l’essentiel. Avec son dernier recueil, « Un air d’éternité défaite », elle nous plonge dans son monde liquide, flottant, organique, où les corps comme les mots étincellent, où la langue pour le dire se fait tour à tour enveloppante et précieuse, concise et dense. Son regard décentré, ce qu’elle appelle « voir le monde à travers une pierre », nous fait sentir au plus près la vie palpitante, sensuelle qu’elle perçoit à l’œuvre dans cet univers « qui nous coule dans tout le corps ».

L’eau précisément, son écoulement, ses courants, favorables ou contraires, sa force ou sa faiblesse sont ici fréquemment évoqués, qu’ils soient associés à la femme (« qui écoute chanter la mer »), à la forêt ou à la « Terre-Mère » (Terre-Mer ?). Avec l’eau le chemin emprunté par la poète devient succession de métamorphoses où la chair est aussi bien eau que pluie, où les cheveux « sont si longs qu’ils remplacent l’eau / Et nous noient », où la source y « dévide son ciel ». Et que les peintures de Sophie Martet accompagnent de leur délicatesse.

Une maison en ses murmures, Charles Duttine (par Olivia Guérin)

Ecrit par Olivia Guérin , le Jeudi, 11 Juin 2026. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman

Charles Duttine, Une maison en ses murmures Éditions Versions courtes 02/2026, 113 p., 15€

 

Il se dit que la maison est vieille,

les matériaux travaillent ou peut-être,

pense-t-il en riant,

la maison lui parle-t-elle ?

Aurait-elle des choses à lui dire ?

Charles Duttine, Une maison en ses murmures


Dans Une maison en ses murmures, Charles Duttine ne se contente pas de nous livrer une novella dont l’intrigue se déroule dans une maison : si le récit est bien construit autour d’un personnage principal (auquel l’auteur prend plaisir à n’attribuer d’autre dénomination que « notre personnage », comme pour mieux le vider de sa substance), c’est surtout le décor, à savoir une demeure des bords de Loire, qui devient le véritable protagoniste du récit.

Baumgartner, Paul Auster (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 10 Juin 2026. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Roman, En Vitrine, Babel (Actes Sud), Cette semaine

Baumgartner, Paul Auster, traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut, Actes Sud Babel, 200 p. 7,90 € . Ecrivain(s): Paul Auster Edition: Babel (Actes Sud)


Lire l’ultime roman de Paul Auster est un moment étrange, qui s’inscrira forcément dans la mémoire d’un lecteur qui a vénéré le chantre new yorkais. Faire la part de l’affectivité à vif et celle de l’objectivité nécessaire du critique est un exercice périlleux, peut-être impossible. Alors décrétons que l’on peut aimer Auster et néanmoins parler librement de ce livre. Enfin, essayer.

Avec un humour incroyable (du destin ? De Paul Auster lui-même ?) la situation narrative est une inversion radicale de ce que nous savons de la vie de l’auteur : dans le roman, Baumgartner est un homme vieillissant, veuf de sa femme depuis quelques années (emportée par les vagues en bord de mer) et qui vit seul dans son appartement duplex de Brooklyn. Pour qui vient de lire le livre de Siri Hustvedt sur la mort de Paul Auster, c’est donc une inversion parfaite des rôles.

On laisse entendre ainsi que Baumgartner est Paul Auster. La littérature nous oblige à dire non, c’est le héros du livre mais c’est évidemment largement Paul Auster : Juif new yorkais, habitant Brooklyn, écrivain, marié avec une femme plus jeune que lui.

Apologie du Vivant, Ingrid Brinsolaro (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) , le Mercredi, 10 Juin 2026. , dans Les Livres, Les Chroniques, La Une CED, Editions Douro

Apologie du Vivant, Ingrid Brinsolaro, éditions Douro


Le 7 janvier 2015, lors de l’attentat contre le journal satirique Charlie Hebdo, le policier Franck Brinsolaro est assassiné alors qu’il assure la protection du directeur de la publication, Stéphane Charbonnier, dit Charb. Franck Brinsolaro meurt en service. En une poignée de minutes, la vie d’Ingrid Brinsolaro et celle de ses enfants basculent irrévocablement du côté de l’absence, de la sidération et des plaies vives.

Mais le livre d’Ingrid Brinsolaro ne relève ni du simple témoignage commémoratif ni d’une chronique du drame national. Ce récit intime, profondément bouleversant, s’inscrit ailleurs : dans cet espace fragile où l’écriture tente non de refermer la blessure, mais d’habiter la survivance. L’autrice compose une véritable apologie du Vivant, une méditation lumineuse et douloureuse sur ce qui demeure lorsque la mort a tout ravagé sur son passage.

La Cité des nuages et des oiseaux, Anthony Doerr (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Mardi, 09 Juin 2026. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Roman, Le Livre de Poche, En Vitrine, Cette semaine

La Cité des nuages et des oiseaux, Anthony Doerr, trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Marina Boraso, Le livre de poche . Ecrivain(s): Anthony Doerr Edition: Le Livre de Poche

Si toute littérature est fantasmatique, si toute littérature est invention en rapport avec un manque ou un désir, alors le troisième roman d’Anthony Doerr (on laisse de côté des récits brefs bien que non négligeables) est un objet littéraire d’une eau rare, comme on parle d’un diamant, puisqu’il naît d’un fantasme autour d’un livre dont ne nous est parvenu qu’un écho, restreint et frustrant : Les Merveilles d’au-delà de Thulé, d’Antoine Diogène. Un résumé par Photius byzantin, un érudit du IXe siècle, et c’est tout – et peut donc s’enclencher la machine fantasmatique de Doerr, qui fait revivre cette œuvre perdue mais redécouverte « grâce à un scanner à balayage électronique » qui a permis de visualiser les « fragments du texte d’origine » copié sur un petit codex bien endommagé : « les ravages de l’humidité, les moisissures et le passage du temps s’étaient ligués pour agréger ses pages en un bloc illisible » - qui ne rêverait de semblable découverte ?

Il fait revivre le texte d’Antoine Diogène dans la structure même de son roman, divisé en vingt-quatre chapitres pour autant de livres dans l’œuvre du deuxième siècle de notre ère (croit-on…), chacun de ces chapitres s’ouvrant sur un extrait de la traduction de cette œuvre par Zenos Ninis, l’un des personnages du roman de Doerr.