La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel. 2026. Gallimard.320 p. 21,50 €
Bravo à Haenel. Qui a su comment entasser autant d’ouvrages différents dans un si petit volume. Un vrai livre de rentrée littéraire. Qui vise sûrement un prix. Le Goncourt est même cité. Un livre qui réussit à associer l’autofiction si chère à un petit monde parisien et la poésie, le roman (car Haenel est quand même loin de ce personnage, ou du moins on l'espère) et le constat social, le témoignage et l’appel politique, l’ode à la littérature et l’hommage aux pauvres profs. J'arrête de plaisanter : la chose est horrible. À la fois boursouflée et maigrichonne, larmoyante et écœurante. Notre auteur en fait trop. Trop de tout. Dans la forme, dans le fond. Le titre aurait dû nous alerter, grandiloquent et surtout vide. Il suffit de voir la couverture : l'infini est juste au bout de la jetée., sous les baskets d’un prof anonyme à tête d’IA. Une composition déséquilibrée : deux tiers sur ses premières années d’enseignement, puis une coda (amour, chute, rédemption) façon Led Zeppelin : en trop. Le style de Yannick reflète ses aller-retours émotifs légèrement psychotiques. Du descriptif bienveillant, phrases nettes, objectives, au cordeau, pour les scènes au collège. Qui s'accélère lors des moments clés (que des petites phrases très meta nous avaient fait espérer). Et se brouille si l’alcool est présent. Un truc pratique pour la narration l'alcool. On peut insérer plein d’images confuses, prophétiser sans peine. Les passages “poétiques “ (Nerval, Rimbaud et autres sont abondamment interpellés) sont presque des pastiches. Mais rassurez-vous, c’est involontaire. « Je revois la lumière d’été où flottait de la poussière : une douceur orange vibre dans l’air pour toujours. Il arrive qu’on rencontre une clairière : le désir y miroite avec clarté, le plaisir y scintille en fines particules. J’ai eu la certitude qu’il ferait bon vivre ici : j’aspirais à la douceur du temps, celle des après-midis suspendus, celle des soirs nuancés. ». L’intrigue principale, comme dans un petit polar eighties (zut, nous commençons au début des nineties), a besoin d'être renforcée par des affluents secondaires. Nous avons donc le prof et ses déboires de prof, mais aussi son alter ego l'écrivain, et puis ses amours. Les trois étant bien sûr, dans une grande tradition classico-nombrilistique, notre AUTEUR. Le côté amour m’a beaucoup fait penser à Mélissa Da Costa : c’est facile, gentil et il y a des coups de théâtre. C’est l’amooouuur. L’aspect littérature et c’est normal dira le jury, est bien sûr indomptable, imprévisible. (Ne me parlez plus jamais du Zohar, je sors d’indigestion). Notre homme est promis à l’écriture. Tout l’y destine, la lumière sur les feuilles, les gouttes d’eau, c’est écrit. Par lui, dans son livre. Et puis ce symbole du vase brisé ! Mieux que le fil rouge d’un Prime Time TF1. Le produit fini est donc insupportable, Ni hommage aux profs (ouf !), ni lettre d'amour aux femmes de sa vie, ni remerciements à la littérature. Juste une nunucherie hors normes (la scène d’emportement social-démocrate lors d’une soirée est...gênante.)
Il aura peut-être un prix. Qui sait ?