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Les Livres

Les Saisons, Maurice Pons (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Mercredi, 14 Octobre 2026. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Christian Bourgois, En Vitrine, Cette semaine

Les Saisons, Maurice Pons, Christian Bourgois, mars 2024, 272 pages, 8,50 € Edition: Titres (Christian Bourgois)

 

Un peu plus de soixante ans après sa parution initiale, Les Saisons de Maurice Pons continue à hanter la littérature francophone ; on se le passe, quasi sous le manteau, en douce, quasi comme un samizdat dont on ne confie un exemplaire que dans la certitude qu’il sera reçu à son exacte valeur. Pas un roman dont on peut faire sienne une ligne existentielle, encore que, mais un récit dont la langue, rude et exacte, à elle seule suffit à garantir l’élévation.

Pourtant, ce n’est rien de dire que Les Saisons est un récit aux mystères plus épais encore que ceux contenus dans certaines histoires racontées par Kadaré ou Buzzati : Pons excelle dans l’art du non-dit, de la non-explication, et en ce sens, on l’affilierait volontiers tant au récit symboliste qu’à une certaine science-fiction, un certain fantastique, ces façons de raconter en laissant en suspens le superflu pour se concentrer sur le présent. Ainsi, on peut imaginer un passé terrible au narrateur, Siméon, un enfermement lié à un régime autoritaire et cruel lié à une religion (il y a des « prêtres-supérieurs »), dont sa sœur a été victime aux cris de « Crucifixus ! Alleluia ! Eleison ! » Mais quoi d’autre ? Rien. Où, quand (on imagine un milieu de dix-neuvième siècle comme stupéfié, dû à la présence de douaniers), pourquoi, comment en a-t-il réchappé ? Rien. Normal : Siméon qui « se reconnaissait le droit de se considérer comme un écrivain, et d'autant qu'il n'avait jamais envisagé d'exercer un autre métier », même s’il croit dans le pouvoir des mots (« Je suis venu ici pour partager avec vous le pain des mots et le vin de la phrase. », dit-il aux douaniers) et désire écrire son histoire, ne le fera jamais – or, Pons a limité les perceptions et savoirs au présent de Siméon.

Le voyage, Heng Swee Lim (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Mercredi, 14 Octobre 2026. , dans Les Livres, Recensions, La Une Livres, Grasset, Jeunesse, Cette semaine

Le voyage, Heng Swee Lim, 40 p., éd. Grasset jeunesse, collection lecteurs en herbe, 2026, 18€ Edition: Grasset

 

Graphiste malaisien, vivant à Kuala-Lumpur, Heng Swee Lim, alias ilovedoodle, collabore à de nombreux projets, notamment avec des grandes marques comme Uniqlo (Japon), Gap, Nike ou Land of the Nord. Le voyage, magnifique album de collection relié, de grand format, 36,5 cm x 23,5 cm, a été entièrement réalisé par Heng Swee Lim. Son sujet est émouvant, celui du voyage d’un petit bonhomme après la disparition de son compagnon le chat. Ce complice tendre et familier assistait à tous les rituels du jeune garçon, à ses jeux, ses lectures, ses repas, ce qu’annoncent les pages de garde en 18 croquis très lisibles.

Rappelons quelques épisodes concernant cet animal domestique : « Dans le monde antique, le chat était très apprécié par des cultures aussi diverses que la Chine, l'Égypte et Rome, mais au 13e siècle, en Europe, il avait perdu depuis longtemps son statut antérieur (…) il fut régulièrement torturé tué, soit pour conjurer le mauvais sort, soit en signe de dévotion au Christ, soit comme partie intégrante des rituels d'ailuromancie (utilisation des chats pour prédire l'avenir). Condamnés par les papes et massacrés par des villages entiers, les chats ne retrouveront pas la moitié de leur statut antérieur avant le siècle des Lumières, au 18e siècle. L'ère victorienne du 19e siècle verra la restauration complète du statut du chat. » [Word History Encyclopedia, Les Chats au Moyen Âge, Joshua J. Mark, 2021]

Le Crâne de Sade – Jean-Claude Hauc (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Mardi, 13 Octobre 2026. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Tinbad, Cette semaine

Le Crâne de Sade – Jean-Claude Hauc – Tinbad Roman – 17 euros – 158 p. – 24/09/26. Edition: Tinbad

 

« Le soleil s’était à présent couché et la pénombre envahissait l’appartement de Durcet. Repoussant son livre, il tourna son regard vers Sophie-Angélique en commençant à se frotter les tempes. Celle-ci ne put réprimer un sourire face à la comédie ordinaire de l’historien. La jeune femme rêvait parfois de l’entendre lui lancer un de ces « Troussez ! » énergiques par lesquels le libertin sadien invite sa proie à se dévêtir. »

Ce crâne de Sade que va rechercher l’historien Milan Durcet, va mettre le feu aux poudres, cette passion des traces et des restes de Sade enflammer ce roman explosif. Tout commence à Lacoste, à un trait de plume du fantôme du Château du Marquis, dans l’Espace Pierre Cardin, où Milan Durcet prononce une énième conférence sur Sade, quand dans le public, un homme bien curieux, à l’accent américain, lui demande où pouvait bien se trouver le crâne de Sade.

Sinfonia, La délivrante, Jean-Pierre Otte (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel , le Mardi, 13 Octobre 2026. , dans Les Livres, Les Chroniques, La Une CED, Cette semaine

Sinfonia, La délivrante, Jean-Pierre Otte - - Éditions Douro, 108 pages, octobre 2026, 15 €

 

Voilà que l'aube pâlissait sur la chair de la nuit et que la clarté en croissance montrait sans ombre

le tout gâché et le tout saccagé, le monde naguère magnifique,

rendu à l'effroyable et à l'infamie.

Le monde immonde ainsi qu'une grande déchetterie où tous étaient en attente d'être recyclés,

tous récupérés et chacun privé de soi-même, entraîné au milieu de foules aliénées et aliénantes,

de courants contaminés et contaminants, qui se poursuivaient et se poursuivraient

sans relâche ni répit tant que tous

ne seraient pas pareils aux autres, les autres pareils à eux-mêmes au point de se méprendre dans les miroirs,

perdus de vue et perdus de vie, toute distinction supprimée, dignité dissolue

Aliène, Phoebe Hadjimarkos Clarke (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Lundi, 12 Octobre 2026. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Points, Cette semaine

Aliène, Phoebe Hadjimarkos Clarke, Éditions Seuil/Points, avril 2025, 240 pages, 8,40 € Edition: Points

 

À qui lui demande « c’est quoi ce prénom », Fauvel, le personnage-narrateur d’Aliène répond : « C’est moi qui me le suis choisi, j’aimais pas l’autre. » Cette réponse pourrait résumer la quête, car quête il y a au cœur du quatrième livre publié par Phoebe Hadjimarkos Clarke, celle d’une forme de libération de toute contrainte, de toute violence, intime ou sociétale. Mais que le lecteur se rassure : ici, aucune charge politique ou idéologique, sauf à considérer l’échange entre Fauvel et Luc relatif à la chasse (« elle se lance dans une longue tirade sur le patriarcat et sa culture de la violence, sur tous les animaux qu’on tue chaque jour ») et quelques remarques au passage sur Julien et sa culture de la violence ou une émission de télé-réalité survivaliste misant sur la division entre les participants. Mieux que ça : l’autrice montre une jeune femme en souffrance dans un monde qui ne l’est pas moins (un futur proche, juste déterminable par une phrase anodine en apparence : « Tous les marronniers de la France étaient morts l’été précédent à cause de la sécheresse. », un souvenir bien présent des Gilets jaunes, des manifestations à répétition dont l’une durant laquelle Fauvel perd un œil, ou du moins la vision de cet œil), fait clairement comprendre que Fauvel a subi une violence ultime (« laisser son corps à autrui, ne plus s’en soucier, éteindre le courant, éteindre son cerveau, tout éteindre pour un moment, c’est toujours mieux que de mourir »), mais ne s’étend pas sur le sujet.