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Les Livres

Kalpa Impérial, Angélica Gorodischer (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Lundi, 21 Septembre 2026. , dans Les Livres, Critiques, Science-fiction, La Une Livres, Amérique Latine, Cette semaine

Kalpa Impérial, Angélica Gorodischer, traduit de l’espagnol (Argentine) par Mathias de Breyne, La Volte, avril 2017, 256 pages, 20 €

 

Aux États-Unis, c’est Ursula K. Le Guin qui s’est chargée de traduire Kalpa Impérial en anglais ; en Argentine, Angélica Gorodischer est considérée comme l’égale de Borges, Casares ou Cortazar ; elle a reçu en 2011 le World Fantasy Award pour l’ensemble de son œuvre, qui est apparemment protéiforme ; en francophonie, on peut remercier la maison d’édition La Volte d’avoir pris l’initiative de la faire connaître, via trois livres pour l’heure – mais au moins un, Kalpa Impérial, pour lequel on utilisera volontiers le terme « chef-d’œuvre ». Car le lecteur ressort bouleversé et sidéré à la fois de Kalpa Impérial, récit fulgurant en onze chapitres de l’histoire d’un Empire aussi vaste qu’ancien et sans nom. Onze chapitres ? Non. Onze facettes d’une existence turbulente voire kaléidoscopique dont n’est pas racontée une chronologie exacte (il y a des siècles qui s’écoulent entre deux règnes, entre deux prises de parole, puisque quasi chaque chapitre, après parfois une épigraphe [dont une sidérante du poète argentin Alfredo Veiravé] ou une dédicace, celle à Hugo Padeletti, s’ouvre sur la mention d’un « narrateur » anonyme), sont juste mentionnées d’occasionnelles dynasties, courant pour certaines sur des siècles, s’interrompant pour d’autres au bout de quatre générations, et que les repères temporels fiables sont absents.

Contempler, Nazim Siblot (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel , le Lundi, 21 Septembre 2026. , dans Les Livres, Les Chroniques, La Une CED, Cette semaine

Contempler, Nazim Siblot (Invitation à l'expérience esthésique) - Illustrations de l'auteur, L'Harmattan, juillet 2026, 292 pages, 29€

 

Pour le dire d'une phrase, l'auteur joue la contemplation autodidacte, réaliste et autonome contre notre coûteuse (ruineuse, malgré sa "gratuité") et dirigée (soumise aux seuls besoins formés pour elle) hallucination idolo-numérique, dans et par laquelle, écrit Nazim Siblot :

"Infantilisés et prostrés, échine ployée, nous coupons avec le monde réel dans l'attente d'une excitation factice, toujours plus rapidement décevante, nous vouant à un renouvellement indéfini donc structurellement insatisfaisant, qui nous laisse à terme hébétés, dans un piteux mélange de désir non comblé et de saturation écœurée. (...) Appauvrissement nihiliste, obstinément poursuivi, signant l'exil volontaire de l'expérience directe au profit de la compagnie de spectres numériques" (p.274). Et contempler sera le suffisant remède : "Redresser la tête, libérés, afin, littéralement, de nous réincarner" (id.).

La tourbe et les larmes, John Quigley (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 17 Septembre 2026. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, Iles britanniques, Roman, En Vitrine, Cette semaine, L'Arbre Vengeur

La tourbe et les larmes (To Remember with Tears), John Quigley. Traduit de l’anglais par Paul Mousset, éditions L’Arbre Vengeur mars 2026. 328 P. 21 € Edition: L'Arbre Vengeur

 

Écrivain rare, John Quigley, dont le titre traité ici est le premier traduit en français, nous offre un ouvrage âpre (et drôle), violent (et tendre), désespéré (et furieusement plein d’espoir) fou (et fou).

Cette île perdue au large de l’Écosse porte sur ses terres noyées de tourbe gluante quelques familles de malheureux pour lesquels survivre est une aventure quotidienne.

Perdu parmi les perdus, Cruachan Campbell, droit sorti de l’enfer d’une terre impossible et d’une misère plus noire que la nuit. Cinglé, velléitaire et paresseux, dévoré par l’idiotie, la superstition, happé par des espoirs et des projets plus absurdes les uns que les autres, il erre, hagard, au sein d’une famille dont les membres, Flora et les filles, ne valent guère mieux que lui – sauf peut-être ce jeune fils qui a fichu le camp sur le continent avec la montre du grand-père à vendre et qui ne reviendra jamais. Mais jamais n’a pas de sens pour Cruachan, il ne sait pas le temps et plus d’un an après le départ de Roddy il pense que son fils est parti depuis huit jours et qu’il reviendra aujourd’hui, ou demain peut-être.

L’hébétude parfaite de Cruachan n’empêche pas une succession d’espoirs voués tous à l’échec. Par la volonté du ciel. Ou par l’absence de volonté de Cruachan. Mais demain, demain …

Les Abysses, Rivers Solomon (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Jeudi, 17 Septembre 2026. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, J'ai lu (Flammarion), Cette semaine

Les Abysses, Rivers Solomon, traduit de l’anglais par François Guévremont, J’Ai Lu, août 2021, 224 pages, 8,20 € Edition: J'ai lu (Flammarion)

 

« – Ne me suis pas, Étrange-Poisson. Ma sauveuse. Nous devons retrouver nos places.

– C’est quoi, notre place ? demandons-nous.

– C’est là où il n’y a pas de solitude. »

Ouvrons sur la généalogie d’une mythologie : c’est le duo de musique électronique Drexciya, originaire de Detroit, qui en crée la première version, celle où des humains passeraient directement du liquide dans lequel ils ont grandi neuf mois à l’océan, et pourraient donc respirer sous l’eau. Sur une musique héritière des grandes et sombres heures de la première techno, quelques mots pour faire danser le concept. Ensuite, c’est le trio de Los Angeles clipping. qui s’empare du concept pour le faire évoluer vers une narration plus ample, normal pour ce groupe qui a été nominé en 2017 aux Hugo pour un album concept de science-fiction, Splendor & Misery, et ça donne une chanson hip-hop renversante, The Deep, elle aussi nominée l’année suivante. Et Rivers Solomon, deux ans plus tard, s’inspire de cette chanson, et par le principe du téléphone arabe, en déforme la mythologie et lui donne un nouveau sens, lié à une histoire qui devient l’Histoire.

Bruges-la-Morte, Georges Rodenbach (par François Baillon)

Ecrit par François Baillon , le Mercredi, 16 Septembre 2026. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, En Vitrine, Cette semaine

Bruges-la-Morte, Georges Rodenbach Espace Nord – Octobre 2016 Postface : Christian Berg 208 pages – 8,50 € . Ecrivain(s): Georges Rodenbach

 

Dans cette édition du célèbre Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach, figurent les photographies qui avaient déjà fait toute la singularité de l’édition originale (1892). Du reste, le vœu du romancier était clairement formulé dans son « avertissement » : « nous avons voulu (…) évoquer une Ville, la Ville comme un personnage essentiel, associé aux états d’âme, qui conseille, dissuade, détermine à agir. (…) il importe, puisque ces décors de Bruges collaborent aux péripéties, de les reproduire également ici, intercalés entre les pages… » (p. 7) Outre l’intérêt que représente la reproduction des photographies, l’œuvre est suivie d’une étude détaillée de Christian Berg, revenant notamment sur les motivations des artistes symbolistes et sur la façon dont Bruges-la-Morte, avec son aspect marginal, s’y inscrit. Une ultime annexe nous permettra de découvrir ou redécouvrir plusieurs poèmes et extraits d’œuvres littéraires, évoquant Bruges et d’autres « villes mortes » telles que Venise ou Gand – une occasion de se replonger dans les styles de ces écrivains incomparables que sont Wordsworth, Verhaeren, Mallarmé, Zweig, Mann, Yourcenar…