« La route à partir de Kansas City était si longue qu’elle a tout découragé : les dernières villes, maisonnées, baraques, des stations-service puis la lente montée des collines. Ici, le monde s’est épuisé pour moi, au bord d’une véranda de bois, face à la forêt, dos à un feu. Pas une forêt morte, mais un sombre peuple d’arbres qui a des bruits d’animaux et des immobilités de sagesses anciennes : ours, cerfs et panthères. Les derniers vivants vus étaient de vieux paysans américains, silencieux dans un Mac Do aux odeurs de fritures froides. L’Amérique profonde. Celle qui fait la force de cet empire et sa cécité sur le reste du monde. Habillés grossièrement, réunis en famille. Que savent-ils de nous ?
Sur la véranda, face à l’abrupte falaise, il y a des arbres dessinés sur le papier diaphane de la brume ; la forêt arrive peu à peu, comme en marchant dans les airs. Des feuilles rouges, rouille ou vert-gris qui donnent l’impression d’une saison unique qui joue avec des nuances. Le bruit des pluies éparses sur la toiture fait scintiller les branches mortes avec des gouttelettes. Le silence est pourtant parfait, malgré le ventilo de la chaudière en dessous des lattes de bois. Des écureuils viennent sautiller puis s’éclipsent dans un autre règne.