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Critiques

Feux, Marguerite Yourcenar

Ecrit par Sophie Galabru , le Mardi, 04 Juin 2013. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Poésie, Récits, Gallimard

Feux, 1993, 147 pages . Ecrivain(s): Marguerite Yourcenar Edition: Gallimard

Recueil de narrations lyriques ou de poèmes en prose, comme on le voudra, Feux est un des plus beaux écrits de la littérature française contemporaine. Il y a mille particularités qui convergent vers un universalisme littéraire, poétique et humain. Comme le dit l’auteur elle-même « produit d’une crise passionnelle » le recueil aurait pu s’appeler l’Amour Fou, mais c’est un titre plus à l’image du style baroque, métaphorique, classique et racinien auquel Marguerite Yourcenar a recours qui nommera ces écrits. Feux telle est la métaphore vive qui baptise ces plaidoyers passionnés.

L’ensemble proposé ici est celui de neuf récits tous empruntés à la Grèce Antique sauf Marie-Madeleine ou le salut de Dieu ; entrecoupés de réflexions brèves et foudroyantes, extraits sans doute d’écrits intimes et personnels. Yourcenar emprunte tous les sentiers détournés, narration à « il » ou « elle », nouvelle identité mythique de « je » pour nous parler de ce qui n’en finit pas de se vivre, l’amour passion. Ces détournements sont moins une mise à distance qu’une pudeur, mais peut-être aussi parce que dans l’incapacité à souffrir la souffrance ce ne peut être un « je » souffrant qui parle mais une souffrance s’écri(v)ant à travers des prête-noms. Ces personnages, ce style emphatique mais sublime, ces métaphores et ces images au service d’histoires simples soutiennent ensemble l’idée majeure selon laquelle l’amour est un support de passions abstraites et transcendantes.

Vrouz, Valérie Rouzeau

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Jeudi, 30 Mai 2013. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Poésie, La Table Ronde

Vrouz, « poésie », 2012, 170 pages, 16 € . Ecrivain(s): Valérie Rouzeau Edition: La Table Ronde

 

Valérie Rouzeau est une poétesse extrêmement reconnue dans le monde des lettres, depuis le bouleversant Pas revoir, qui est l’un des livres les plus justes écrits sur l’expérience du deuil. L’un des livres les plus justes car parvenant à inventer au fur et à mesure une forme qui, en se déployant (et en se déployant de telle sorte qu’elle soit invention perpétuelle), échoue à se construire. Cette forme étant essentiellement faite de brisures, de bafouillage, de silence, de non-dit. Or, c’est là justement la prouesse de l’auteure. Car cette forme est seule à même de pouvoir dire quelque chose de la mort. Dans ses manques manifestes, elle parvient à capturer l’impossibilité dans laquelle se tient tout auteur d’élaborer un discours sur la mort, sur la perte, un discours pouvant rendre perceptible, à quelque niveau que ce soit, le manque foudroyant qui reste dedans le cœur comme un orage, quand quelqu’un de proche, d’aimé, suspend la mélodie de son être dans le grand lointain.

Il y a peu, Rouzeau a publié Vrouz, des sonnets qui n’appartiennent qu’à elle, et qui disent avec une grande humanité (1) et une grande sincérité l’être plongé dans le quotidien, dans son cours, qui le plus souvent remue, jusqu’au tréfonds parfois, quand la méchanceté est de la partie, par exemple.

Les étrangers, Sándor Márai

Ecrit par Martine L. Petauton , le Mercredi, 15 Mai 2013. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Pays de l'Est, Roman, Albin Michel

Les étrangers, traduit du Hongrois par Catherine Fay, octobre 2012, 445 pages, 22 € . Ecrivain(s): Sandor Marai Edition: Albin Michel

 

Livre complètement à part, que ce Sandor Marai, publié en 1930. Superbe écriture classique, qui vaudrait modèle pour tellement d’écrivains actuels se pensant aboutis ; modernité totale de la syntaxe, du phrasé, de l’organisation du récit, de son parti pris, aussi, et, pour tout dire, du sujet.

Filiation, certes, dans les pas de Stafan Zweig – cela a été dit, ça et là – mais, aussi, en fond d’écran, passe L’idiot, et cette Suite française d’Irène Némirovsky, qui offre à l’identique une facture parfaitement classique et une étonnante modernité.

L’histoire tient dans le petit sac que l’étranger porte sur le dos, dans son errance française : Hongrois – milieu aisé, intellectuel (le père vit au bord des vignes, en peaufinant un ouvrage d’Histoire, jamais fini, au titre impossible). Lettré et diplômé lui-même, nanti de bonnes études en Allemagne. Il prend le train pour Paris – c’est le début du livre –, et le dernier chapitre le trouve en gare, avec, à la main, un billet retour pour Budapest. Entre les deux, la France de l’entre-deux guerres ; les pérégrinations de ce Hongrois, jeune, dont on ne sait même pas le nom ; ses ressentis, ses rares rencontres.

Oeuvres complètes et Lettres retrouvées, Raymond Radiguet

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mercredi, 01 Mai 2013. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Théâtre, Editions Omnibus, Correspondance

Œuvres complètes, édition établie par Chloé Radiguet et Julien Cendres, 883 p., 25 €, et Lettres retrouvées, édition établie par Chloé Radiguet et Julien Cendres, 445 p., 21 € . Ecrivain(s): Raymond Radiguet Edition: Editions Omnibus

 

L’œuvre éblouie d’un météore : Raymond Radiguet

 

Œuvres non complètes, à l’annotation redondante, parfois inutile, parfois hasardeuse, ce qui étonne de Julien Cendres. Je ne reviendrai pas là-dessus. Cela a été démontré suffisamment et avec suffisamment de brio par Jean-Jacques Lefrère dans La Quinzaine littéraire (voir « Radiguet de plus en plus complet », La Quinzaine littéraire, n° 1070, 16-31 octobre 2012, p. 12-14).

La profusion des annotations rend un manque dont pâtit cette édition encore plus cuisant : celui d’un index, indispensable pour une édition de cette ampleur (et surtout, du reste, pour ce qui est du volume de la correspondance).

Mais l’essentiel se situe ailleurs.

C'est fort la France !, Paule Constant

Ecrit par Theo Ananissoh , le Mardi, 30 Avril 2013. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Gallimard

C’est fort la France !, janvier 2013, 251 pages, 17,90 € . Ecrivain(s): Paule Constant Edition: Gallimard

 

Nul ne pouvant planer comme Dieu au-dessus des choses humaines afin d’en voir et d’en ressentir la totalité sans parti pris, difficile de conduire un récit sur ce sujet – la colonisation – sans angle mort pour ainsi dire. Mieux vaut commencer par assumer cela ; et c’est ce que fait explicitement Paule Constant. « Il n’y a pas de vérité mais des points de vue », dit la narratrice vers la fin du roman. Cette conviction d’une impossible objectivité génère, autant que le sujet de fond lui-même, C’est fort la France !

Revenant sur un précédent roman qu’elle a publié sur le même thème, la narratrice – appelée Brigitte une seule fois dans tout l’ouvrage – traite d’une période et d’un lieu circonscrits. C’est un roman expérimenté. Il focalise donc dans le temps et surtout dans l’espace – en l’occurrence un coin perdu du Cameroun colonial nommé Batouri – et confronte plusieurs vécus et donc des points de vue différents et même divergents sur ce dont il est question. C’est un roman dont la complexité est voilée par une narration agréable et aisée en apparence. Une fiction qui prend le masque d’un récit ; ou plutôt de plusieurs récits en confrontation plus ou moins douce afin de s’emboîter en une reconstitution la plus logique possible. Réussite.