Le congrès de littérature, César Aira
Le congrès de littérature (El congreso de literatura), avril 2016, trad. espagnol (Argentine) Marta Martinez-Valls, 128 pages, 14 €
Ecrivain(s): César Aira Edition: Christian BourgoisCeci est le livre d’un auteur qui voulait écrire un livre. Ou, autrement dit, le projet de ce livre, c’est le livre que vous tiendrez dans les mains le jour où vous le lirez. Voilà une manière d’avancer sans trop se risquer, et pourtant… Et pourtant, les choses avancent à un rythme tel qu’il aura fallu près de deux décennies pour que nous en arrive sa petite centaine de pages et après 9 autres titres publiés par le même éditeur, plus quelques autres chez Gallimard, Maurice Nadeau ou Actes Sud, entre autres.
A la veille de rejoindre un congrès de littérature au cœur d’une cité andine, le narrateur commence par résoudre naturellement une énigme du Nouveau monde et saura tirer le « fil de Macuto », comme d’autres tirent le fil de leur histoire, et amener à lui les trésors des temps légendaires de la piraterie… se sauvant du coup du naufrage dans lequel le marasme de l’édition pourrait bien l’entraîner. Car le narrateur est, précisons-le, écrivain. Qu’irait-il faire sinon à ce congrès de littérature ? Raconter des histoires ? Racontez une histoire ? Peut-être celle de toutes les histoires ? Peut-être…
Il était une fois, donc… un scientifique qui menait en Argentine des expériences sur le clonage de cellules, d’organes, de membres et qui en était arrivé à la possibilité de reproduire à volonté des individus entiers en quantité indéfinie.
Voilà qui pourrait paraître prometteur, et menaçant, sauf que les individus clonés ne servent et ne peuvent servir à rien. Le narrateur-auteur se présentant comme étant le savant fou lui-même, le lecteur avisé se demandera alors si l’auteur-narrateur ne parle pas de lui-même et de son œuvre qui compte déjà près d’une centaine de titres, aussi courts que nombreux. Mais que peut faire un écrivain si ce n’est écrire (« Qué otra cosa puede hacer un escritor que escribir », entretien avec Pablo Duarte sur Letras libres) ? Et puis les histoires… ça bouge, ça change, ça surgit et puis ça disparaît. Comme autant de clones. De toute façon, qu’y a-t-il derrière une histoire ? Une autre histoire ? Un raconteur d’histoires ?
Le conteur ironique et insaisissable ouvre alors un autre livre (qui devra toujours rester court et ne pas excéder le projet initial) qui parle de livre, de littérature, d’écriture… maniant vraie fausse confidence et leurs contraires avec un art de la légèreté d’un naturel soigneusement travaillé mais jamais repris ou corrigé (dixit l’auteur, le « vrai »).
Le vieil adage sapientiel qui orne le front de mon éthique littéraire : « simplifie, mon vieux, simplifie », par terre encore un fois ! Le peu de bonnes choses que j’ai écrites, je les ai faites en me conformant, par hasard, à ce principe. Il n’y a qu’avec le minimalisme que l’on peut obtenir l’asymétrie qui à mes yeux est la fleur de l’art ; en compliquant, il est inévitable que se mettent en place des symétries lourdes, vulgaires et tape-à-l’œil.
De projet, en littérature, peut-être n’y en a-t-il pas de valable au-delà de celui d’écrire, tout simplement. Quant à ce que l’on va écrire, il est peut-être un peu prétentieux et vain de prétendre le contrôler. Cela ne se contrôle pas plus qu’un appareil à cloner le vivant. Tiens, d’ailleurs, l’invention du savant fou, la voilà qui réapparaît dans un grand déréglage digne des films catastrophes aux scénarios scientifiques les plus fantaisistes : de gigantesques larves bleues déferlent sur la ville, venant des montagnes où le cloneur avait été abandonné…
Dit ainsi, je me rends compte que cela peut faire penser à de l’écriture automatique, mais je ne peux m’abstenir de le dire. Cela ressemble à l’intrusion d’un nouvel argument, par exemple celui d’un vieux film de science-fiction bon-marché. Et pourtant il y avait une parfaite continuité qui ne s’était jamais interrompue.
Comment cette fable qui tient aussi à l’essai littéraire, à la biographie fictionnée et à la fiction biographiée, à la SF de série alpha, béta ou zêta, s’achève-t-elle et à quoi ouvre-t-elle ? Pour l’achèvement, nous laisserons le soin aux prochains lecteurs de le découvrir, quant à ce qui suivra (et qui a déjà largement suivi en VO), n’en doutez pas, ce sera un autre livre, aussi court, aussi facétieux, aussi nécessaire qu’inutile. D’autant plus nécessaire.
Marc Ossorguine
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