Samuel Beckett, Lettres II, Les Années Godot (1941-1956)
Samuel Beckett, Lettres II, Les Années Godot (1941-1956), novembre 2015, 768 pages, 54 €
Ecrivain(s): Samuel Beckett Edition: Gallimard
Beckett et les dégueulades
Avant la publication du premier tome des Lettres (1929-1940) de Beckett, peu de lecteurs soupçonnaient la richesse d’un tel corpus. Pourtant dans une lettre capitale de 1937 écrite en allemand, l’auteur y exprimait déjà son insatisfaction à l’égard de la langue : « De plus en plus ma propre langue m’apparaît comme un voile qu’il faut déchirer afin d’atteindre les choses (ou le néant) qui se trouvent au-delà. Étant donné que nous ne pouvons éliminer le langage d’un seul coup, il ne faut rien négliger de ce qui peut contribuer à le discréditer ». Et l’auteur d’ajouter : « Y aurait-il dans la nature vicieuse (viciée) du mot une sainteté paralysante que l’on ne trouve pas dans le langage des autres arts ? ». C’est parce qu’il n’existe pas de raison valable à ce déchirement dans le voile de la langue que Beckett ne cesse de s’y atteler dans son œuvre. Ses lettres écrites parfois au dos d’invitations ou sur des pages de carnets déchirés s’en font l’écho de manière cavalière puisque Beckett lui-même se reproche des missives qu’il nomme ses « dégueulades ».
Dans ce second corpus « post-war », Beckett prouve comment son œuvre se situe en-deçà ou au-delà des principes les plus habituels de l’Imaginaire. Avec En attendant Godot (comme les romans qui précèdent la pièce), le vrai théâtre de la cruauté « suit son cours ». Il devient la mise en scène d’une machine à produire le réel particulier ni symbolique, ni réaliste. Surgit non un néant originel ou le reste d’une totalité perdue mais une vision innommable de l’être. Et si la guerre et ses apocalypses n’ont même pas laissé à la culture l’usage de la parole, Beckett a su la reprendre de manière géniale selon un angle particulier. Les lettres du volume 2 montrent un auteur capable de saisir le rapport subtil entre le signe gravé dans le corps et la voix sortie d’une face où l’ancienne mimesis est radicalement déconstruite par une forme de dissolution du langage.
Ses lettres emportent pour un voyage vers une « vue sans dehors », vers une décrue qu’aucune barrière ne vient limiter, si ce n’est le silence sur lequel le langage finira par achopper en un génial et long « désœuvrement » (Blanchot) qui emportera l’œuvre vers sa fin. Cette correspondance qui jouxte l’entrée dans le succès littéraire (Suzanne sa future femme n’y est pas pour rien) ébauche déjà la volonté du « dépeupleur » capable d’épuiser toute possibilité du langage. Plus tard Beckett écrira à Valère Novarina : Nous sommes venus ici pour porter le vide au milieu des choses. Voilà le déchirement. La blancheur et le silence sur lesquels l’œuvre semble achopper sont donc déjà latents dans ce corpus où comme dans les écrits majeurs l’imaginaire ne cesse d’émerger et de s’actualiser au prix de la mort des images et des mots.
Jean-Paul Gavard-Perret
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