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Le Grand Veneur des âmes, Max de Carvalho (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres le 11.04.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Le Grand Veneur des âmes, Max de Carvalho, Arfuyen, février 2019, 171 pages, 16 €

Le Grand Veneur des âmes, Max de Carvalho (par Didier Ayres)

 

Maison d’âme

Je commence ces lignes pour mettre en lumière l’intérêt que j’ai pris au dernier livre de Max de Carvalho. En effet, je vois ici ou là de grands massifs conceptuels, ce qui ne permet pas de résumer cette profusion, la prolixité de cette poésie, qui tient tout autant, peut-être, de la contingence comme l’exprime en un sens André Frénaud, tout en allant vers une expression plus ample et plus englobante, comme on en rencontre dans la poésie de Jean de la Croix. D’ailleurs dès le titre nous sommes informés. Ce chemin intérieur qui se donne à lire, tourne autour de la question de l’âme, et de toute la complexité de cette épithète. Ainsi, qui est ce veneur des âmes ? Quelles âmes poursuit-il ? Est-ce une question de sauvagerie, comme l’indique le caractère violent du veneur ? L’âme a-t-elle quelque chose de solide pour être pourchassée ? Est-elle mise au rang du poème lui-même, ce qui décrirait un poète en quête ? Peut-elle d’ailleurs être contenue dans un poème ? Ou est-ce plus simplement voir une âme résider et abonder dans la grande spiritualité occidentale, humaniste et propre à la sagesse gréco-latine ?

Cependant je peux rapporter quelques éléments d’explication, qui ne démentent pas ce que je viens d’écrire. Cette poésie est intrigante et forte, et j’en dirai surtout trois choses : tout d’abord que l’on se sent avec netteté dans la déploration, déploration de l’âme de celle qui fut aimée et qui ne disparaît pas. Ensuite, que l’on devine un lieu, peut-être une demeure non loin de Paris car certains textes font de claires allusions à des ponts ou des rues, des quartiers de la capitale – espèce de « capitale de la douleur ». Enfin, il faut souligner l’âpreté de l’expression, sa rudesse qui ne s’encombre pas de divagations inutiles, et qui va droit au but et interpelle.

 

Où l’esprit à l’Esprit fait offrande

d’une âme, illuminé il veille, tendant

l’oreille au prodige des cinq arbres

de Paradis. Quand le dernier aura

fleuri, les chérubins qui à l’orient

d’Éden gardent l’arbre de Vie,

rengaineront l’épée de feu.

 

Ce qui surplombe à mon avis ces trois éléments, c’est la spiritualité qui continue malgré la mort à nourrir cette déploration pleine d’humanité. La question de l’âme que je soulignais en supra, est peut-être le signe que l’action de croire, de participer à ce qui fait les livres, sacrés notamment, rend capable de répondre et de prier même au sein d’un grand désespoir, ou sinon, à cause de ce désespoir même.

 

Antinéa

 

Un collier de corail

saigne à ton cou.

L’étoffe et le motif de

la robe que tu portes

sont inconnus sur

Terre. À ton oreille

brille une boucle

d’orichalque.

 

Pour résumer brutalement, je me suis demandé comment l’issue au malheur d’exister pouvait cohabiter avec une certaine empathie pour la vie, car il n’y a pas sans doute de spiritualité sans l’évocation de la mort. L’âme ainsi, je pense, conduit donc à la vie, car il n’y a pas mort sans vie, comme il n’y a pas lumière sans obscurité. Et là est toute l’aporie de ces textes, capables de montrer une issue, tout en restant presque pessimistes – disons à la manière de Cioran.

Toujours est-il que c’est ici un monde dur, violent, étrange et aléatoire, circulant en lui-même comme en un réseau de compréhensions multiples, comme une porte ouverte sur l’intrigue imaginaire, le seuil d’une maison de l’âme.

 

Didier Ayres

 

Né d’un père polonais et d’une mère carioca, tous deux grands chanteurs lyriques, Max de Carvalho Wyzuj naît en 1962 à Rio de Janeiro. Suivant ses parents, il voyage beaucoup en Europe avant de s’installer au Luxembourg puis à Paris en 1970 où il fait des études de lettres modernes et de civilisation portugaise à l’université de Nanterre. En 1985 il crée La Treizième, grande revue littéraire, spécialisée dans la poésie contemporaine, qui publie des textes de Yves Bonnefoy, Marcel Cohen, Bernard Collin, François Cheng, Herberto Helder, Nuno Judice, Antonio Ramos Rosa, entre autres. Grâce à lui se font connaître de nombreux mythes indiens recueillis au Brésil par les frères Villas-Boas et par Darcy Ribeiro. À partir de 1989, il organise le premier « Salon des revues  » à l’école de Beaux-Arts de Paris et publie le premier Catalogue des revues culturelles en 1990. Deux ans plus tard, il s’installe dans les Cévennes pour se consacrer à son œuvre poétique. Relecteur, il travaille en parallèle avec des maisons telles Gallimard ou Albin Michel. Sa sensibilité incomparable et sa connaissance de la poésie fait de Max de Carvalho l’un des poètes les plus complets et talentueux de notre époque. Traducteur d’Herberto Helder, il a dirigé le projet éléphantesque d’une anthologie bilingue de poésie du Brésil, du XVIe siècle à 1940. En 2015, il remporte le Prix Littérature et sport pour son recueil La Consécration du désastre. En 2019, il publie aux éditions Chandeigne une nouvelle traduction du très beau poème « Bureau de tabac » de l’hétéronyme moderniste de Fernando Pessoa Álvaro de Campos.


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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.