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La mort dans tous ses états, Modernité et esthétique des Danses macabres, 1785-1966, Vincent Wackenheim (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 31.03.25 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Arts, L'Atelier Contemporain

La mort dans tous ses états, Modernité et esthétique des Danses macabres, 1785-1966, Vincent Wackenheim, L’Atelier Contemporain, Coll. Histoire de l’art, février 2025, 944 pages, 39 €

Edition: L'Atelier Contemporain

La mort dans tous ses états, Modernité et esthétique des Danses macabres, 1785-1966, Vincent Wackenheim (par Yasmina Mahdi)

Memento mori

Ce bel et imposant ouvrage scientifique dirigé et composé par Vincent Wackenheim rassemble plus de 1000 illustrations assorties de textes référencés. Vincent Wackenheim, né à Strasbourg en 1959, libraire à Paris après des études de lettres, d’histoire et de droit, directeur général des éditions Prat, directeur général des éditions du Rocher, travaille actuellement pour La Documentation française. Il est également romancier et critique littéraire

L’auteur a privilégié les artistes des écoles européennes du nord, et ce, en raison du « grand nombre de Danses macabres nées en terre germanique, bien supérieur à l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la Belgique ou la France ». Tout d’abord, c’est Hans Holbein (1497-1543) qui a codifié le canon de la représentation de la Mort : « Ces gravures vont pour trois siècles codifier les représentations livresques des Danses des Morts, une succession d’images, parfois commercialisées individuellement lors de foires ou par colportage ». Conféré maître par la Guilde des peintres, Holbein « rompt avec la tradition de la farandole et propose une suite de scènes issues de la vie quotidienne ».

Les allégories de la Mort colligées par Holbein ont un côté subversif dans la mesure où le grand peintre dénonce les abus du pouvoir, les autorités religieuses qui profitent de leur statut et la puissance éhontée des plus riches.

En France, la Mort est souvent féminisée et surgit sous la forme d’un squelette nu, ou affublé d’oripeaux ou encore travesti. La compagne macabre happe toutes les catégories sociales, armée tantôt d’une faux, d’une longue pique, tantôt d’une flèche – l’on voit même un marteau. La mort est voyeuse, consolatrice (envers le malheureux, le désespéré), criminelle (pour l’enfant innocent). Proche du memento mori : « Aie à l’esprit, à la pensée que tu meurs… », a contrario, la Mort (der Tod), est de sexe masculin. Ainsi, Éros et Thanatos s’accouplent de façon horrible et funeste… La Mort copule, dévore, démembre, palabre. Seul le Christ rédempteur la combat et la vainc par la Résurrection. La Mort mène la danse si l’on peut dire, et la danse de la Mort mène le monde, personne ne réchappe à ce tourbillon infernal.

Un message évangélique chrétien semble présent dans la diffusion de ces « Danses des Morts » – ce que réfutent certains historiens. L’édition a largement contribué à l’expansion des poèmes accompagnant les gravures et les tirages imprimés parfois en plusieurs langues. Les signes et les annonces des Danses des Morts existent sous forme de sermons moralisateurs, de mises en garde critiques ou satyriques, selon l’époque. La Mort est le sujet de l’art depuis « la fresque du cimetière des Saints-Innocents à Paris (1424) » – le bas Moyen Âge –, jusqu’à l’époque moderne. Ainsi, « Chaque danse des Morts témoigne des travers de son époque, à la manière d’un thermomètre ». Les opinions concernant la représentation de la Mort et sa signification morale divergent, entre un positiviste comme Ernest Renan ou Émile Littré et un croyant comme Paul Claudel. Le thème de la Folie jouxte celui de la Mort (parfois flanquée de Satan). Néanmoins, l’apparition du squelette armé demeure cruelle et effrayante.

Les méditations sur la Mort sont servies par d’admirables graphismes, exécutés à la plume, à l’encre, au fusain, en eaux-fortes, à la gravure sur bois, sur cuivre, à la mine de plomb. L’on regardera les planches aux dessins sophistiqués de Johann Rudolph Schellenberg, la palette vive de Thomas Rowlandson et les scènes resserrées sur un ou deux personnages de Benedictus Antonio Van Assen, aux contours nets ; les délicates créations graphiques d’Alfred Rethel et l’œuvre de Grandville. Des images macabres édifiantes mettent en scène des caractères, des archétypes, des stéréotypes : la femme coquette (futile), le Juif usurier (l’antisémitisme), la prostituée vénale et décatie (la débauche). Citons Vincent Wackenheim : « L’imaginaire collectif, en qui résonnent encore les hécatombes des grandes pestes des années 1348-1352, qui virent la disparition de 30 à 50% de la population européenne, demeurera frappé par ces images de mort, l’épidémie connaissant deux autres vagues, en 1848 et en 1884 – et on peut comprendre les Danses macabres peintes au XVe siècle sur les cimetières et les murs des églises comme une réponse propre à calmer la légitime angoisse des populations ». Au XIXème siècle, la Mort s’attaque à des corps de métiers, personnifiant des individus reconnaissables à leurs accessoires, aux gens du peuple, à la classe moyenne ou à la bourgeoisie.

Au XXème siècle, l’idée de l’égalité face à la mort sera remplacée par « cette vision de la mort comme instrument de l’inégalité » – perception opposée. Peu à peu, les Danses macabres rejoignent la caricature de presse à large diffusion. Des thèmes nouveaux sont abordés, de concert avec des écrivains célèbres (dont les poètes du Parnasse, Baudelaire, Émile Verhaeren, Pierre Jean Jouve, Alfred Jarry, Romain Rolland, etc.), tels le jeu, l’alcoolisme, la lutte, le duel, les accidents de la route et ferroviaires, le suicide. Le fantastique, le symbolisme et l’onirisme noir du début du XXème siècle ont par exemple inspiré Max Klinger, à la veine macabre, également Joseph Kaspar Sattler, « aujourd’hui considéré comme un des précurseurs du Jugenstil ». L’on appréciera, entre autres, les travaux très sombres d’Albert Besnard, aux traits acérés plongeant dans le noir, la question sociale magnifiquement abordée par Hermann Asmus Nicolaï Vogel, la stylisation épurée Art déco d’Hans Zarth.

Le répertoire iconographique va se charger des maux présents, dont ceux de l’hécatombe de 1914-1918. Cependant, le Japon et ses estampes colorées, précieuses, fascine les artistes, moteur d’inspiration notamment pour Paul Iribe. Notons les puissantes compositions de Hans Witzig sur des poèmes de Carl Friedrich Wiegand, dans lesquelles des myriades de corps sont gommés dans le flou ou la fumée d’un sfumato d’estompe blanche, prises dans une lumière irréelle, avec au-dessus des corps à moitié ensevelis, un squelette au crâne terrifiant. Nous découvrirons les délicates silhouettes de Walter Draesner, les farandoles presque obscènes et les scènes inquiétantes d’Oscar Graf et la magnifique Annonce de la victoire de Melchior Grossek (adepte de l’art des papiers découpés). Le climat d’horreur des deux guerres mondiales modifie profondément le style des artistes, certains engagés, d’autres pacifistes et quelques-uns affiliés aux idéologies dominantes, où la Mort est figurée sous l’aspect « d’un effrayant et mortifère égalitarisme ». Et même si peu de femmes ont illustré ce thème, néanmoins des autrices ont écrit sur ce sujet, dont Colette : « Une dernière danse tragique me mettra aux prises avec la mort, mais je ne lutterai que pour succomber avec grâce ».

 

Yasmina Mahdi



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A propos du rédacteur

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.