L'étrange réveillon, Bertrand Santini/Lionel Richerand
L’étrange réveillon, Bertrand Santini, Lionel Richerand, Grasset-Jeunesse, octobre 2012, 13,50 €
Ecrivain(s): Bertrand Santini Edition: Grasset
L’étrange réveillon est un album pour la jeunesse qui se situe à l’intersection exacte de deux cours d’eau magnifiques, d’une précise tempétuosité : celui de Tim Burton (oh vous qui êtes séduit par le gothique, ne changez pas de route, cet album est fait pour vous) et celui d’Edward Gorey, moins connu mais non moins intense, d’une intensité qui conjugue l’inoubliable.
Cette filiation profonde tient en premier lieu aux dessins, qui nous surprennent dans leur hiératisme presque, dans la façon qu’ils ont de conjuguer l’épure, sachant également, à chaque fois que cela est nécessaire, se perdre presque en une profusion de détails qui nous enchantent, notre attention devenant soudain cette main tendue qui cherche à attraper le plus infime trait et à lui donner une signification. Si le noir, filiation oblige, trône, le dessinateur en joue comme en jouait Manet, c’est-à-dire comme s’il s’agissait d’une véritable couleur. Et se sert des autres couleurs présentes dans l’album pour exaucer celle-ci, précisément l’exaucer, la rendant à son trouble originel. À son trouble sans fin. Afin que ce noir nous apparaisse comme le noir de l’inconscient. Afin qu’il nous happe et nous entraîne en son fond, où l’on débusque une histoire rimée, qui achève de tisser, au moyen d’une ferveur et d’une délicatesse, la filiation avec Burton et Gorey.
Écoutons plutôt :
« Arthur était / Un orphelin / De sept ans // En disparaissant, / Ses parents lui avaient légué / Une fortune immense / Et un chagrin / D’égale importance // Son malheur / L’avait rendu riche, / Si riche, / Que tous ses vœux / Pouvaient être exaucés // Pourtant, / l’enfant s’ennuyait ».
« Mais quelle attraction / Pourrait consoler / Un cœur orphelin ? »
« La compagnie des vivants m’attriste et m’accable… / Et pour célébrer Noël, / Je souhaite cette année / Accueillir des Morts à ma table.
Mais les morts étant morts, / Balbutia le valet / Ils sont tout à fait injoignables ! »
Les morts viendront-ils ?
Pourquoi ne viendraient-ils pas, puisqu’on « peut être mort / Sans avoir disparu ».
Et si l’on peut voir « grouiller la vermine » par le « crâne troué / De quelques invités », ce qui se dégage de l’album n’est jamais l’horrifique mais toujours une étrange douceur mâtinée d’acceptation.
Car c’est d’une histoire de lâcher prise dont il est ici question.
Ce que nous chuchotent les auteurs, c’est qu’il faut accepter la mort de ceux qu’on aime, autrement dit leur départ, leur départ de notre vie, si douloureux, si inexprimable, si atroce soit-il.
Jusque-là, rien de bien nouveau, me direz-vous. Comment du reste faire autrement ?
Mais la singularité du propos des auteurs tient au fait qu’est tissée sans discontinuer cette parole, de sous-jacente manière : la mort doit être acceptée, mais, dans le même temps, dans le même mouvement, elle reste, du cœur même de cette acceptation, l’inacceptable.
Dans ces conditions, pourquoi accepter l’inacceptable (sans retirer à l’inacceptable sa part d’inacceptable) ?
Pour, si paradoxal que cela puisse paraître, voir, enfin, revenir ces disparus chéris, chers entre tous ; les voir revenir dans le monde féerique devenu doux de la conscience, nimbés non plus de l’or blanc du souvenir mais du présent, de cet or massif en copeaux de poussière qu’est tout présent vraiment vécu, c’est-à-dire reçu en son cœur, en sa tête, comme une offrande à laquelle il faut se conformer, qu’il faut suivre dans son cours infini et incompréhensible, quitte à perdre, mais un temps seulement, la respiration.
Voilà la « morale » de l’histoire, en laquelle se cache aussi un fervent hymne à la vie, un hymne aux délices de rien du tout qui sont la jonction entre nos sens et cette part de l’absolu que renferme le quotidien…, mais l’on n’en dira pas plus, car seul importe l’acte de découvrir le fin mot de l’histoire par soi-même, en étant ébloui par la danse immobile des dessins et des couleurs, savamment pesées.
Matthieu Gosztola
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