Ici, Pierre Dhainaut (par Didier Ayres)
Ici, Pierre Dhainaut, éditions Arfuyen, février 2021, 96 pages, 12 €
Le poème horizon
Quel est cet ici ? Je n’ai trouvé la clé de ce livre vers la toute fin du recueil, d’une part parce que je me suis laissé imprégner, infuser par le texte, et aussi grâce au dernier chapitre qui m’a convaincu. De quoi ? Que la poésie peut penser, peut réfléchir, peut agir comme intellection. Ce poème-là n’est jamais une ornementation, mais un travail vers la nudité. Et céans, ce sont des images, une lumière nordiste à l’éclat blanc, transparent, presque froide. J’en parle en connaissance de cause ayant vécu deux ans à Valenciennes étant enfant, et mes premiers souvenirs d’écolier sont liés à cette lumière.
Cette clé dont je parle en supra, c’est donc l’horizon, celui de la Mer du Nord, ligne flottante qui indique une quête, qui collecte ce délinéament qui toujours se repousse, et ainsi recule en se rendant inatteignable. Cet horizon est encore celui du monde intérieur que le poète explore pour y fourbir son poème.
Oui, ce poème-horizon cherche l’essence de ce mystère, la dernière démarcation ressemblant à ce point de fuite des univers marins, fin sans fin, où le poète dans ce cas se dédouble : le premier saisit l’impression et le second s’en dessaisit dans le poème. La mer pensée comme grand mur de couleur verte ou grise, changeante, et qui recommence sans cesse – à l’instar du poète.
Tiens-toi face à l’instant qui vient, qui se
dérobe à chaque instant, et ce monde enfin,
tu le nommeras d’ici.
Je comprends cet horizon comme une vision, une attente qui se renouvelle, un moment d’énigme. Le poème se conçoit comme un lieu, un ici, pas tout à fait entêtant, mais reconduisant à soi le lecteur, lequel au surplus déambule, pérégrine vers une ligne de fuite qui transfigure l’attente et le temps. On ressent les nuances de l’âge, les inquiétudes liées à la souffrance ou la maladie.
À tous les âges, les dangers sont les mêmes. Aucun livre, serait-ce le plus beau, n’assouvit le désir.
Ce sont des pinceaux de lumière sur la Mer du Nord qui jettent le lecteur à réfléchir et à être actif, activité de récréation de toute lecture, qui importe quand même au poète. Énoncer clairement pour que l’on puisse comprendre clairement ne voulant pas dire facile mais à portée. Les embruns maritimes ne confinent pas à un monde hermétique, mais juste au mystère, celui qui combine le vent et les eaux. On imagine aussi les sables, cette fois-ci mariant terre et eau.
Le silence, la mort, le temps, la solitude ou l’angoisse, ces grands universaux, restent des perspectives, des étendues, des champs d’action pour tout écrivain – on le sait depuis Blanchot. Il faut donc regarder ou ressentir ce qui agite la surface tranquille des strophes ou des quatrains, lesquels semblent orientaux, comme s’il fallait des vents d’est pour balayer ces éclats coruscants, pareils au péril profond de toute condition humaine.
Météores
du mois d’août
éblouissants,
nous ne vieillissons pas.
Espace en définitive infranchissable du poème, car plus large que le lecteur, où s’achèvent les horizons : endroit, chambre, lieu de grandissement et de don, de quête, petits arrêts et figuration, écriture ouverte.
Didier Ayres
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