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Griffes 18 (par Alain Faurieux)

Ecrit par Alain Faurieux le 31.03.25 dans La Une CED, Les Chroniques

Griffes 18 (par Alain Faurieux)

 

Malville, Emmanuel Ruben, Stock, Coll. Bleue, août 2024, 265 pages, 20,90 €

Un livre très court qui arrive à entasser tout et n’importe quoi. Une lecture difficile non pas pour son écriture mais en raison d’un manque d’identité confondant. Ruben alterne le pamphlet aux accents écoterre, l’article Wikipédia douteux, la science-fiction néo-ringarde, la réécriture historique et l’ode à l’enfance – et au Rhône. Nous sommes en 2036, un accident nucléaire majeur a eu lieu, l’extrême-droite règne sur la France en suivant peu ou prou les traces de ses prédécesseurs. Les rares attaques de Ruben manquent à la fois de hargne et d’imagination (culpabilisation de l’Islamisme et confinements ? C’est vraiment tout ?). Notre narrateur/auteur décide de se mettre à l’abri dans sa cave (qu’il décaisse tout seul à la pioche comme un vrai travailleur manuel). Et il nous raconte comment on en est arrivés là. Non, en fait il ne nous raconte ni l’Accident ni ses conséquences, il donne ses cours en Visio et nous barbe autant qu’un retraité de (choisir la profession de votre choix), tournant en boucle sur ses belles années. On le savait, rien n’a été fait, c’était pas nouveau… et tout ça madame Michu.

Les meilleures pages sont sans contexte les descriptions du Rhône et de ses rives, dommage que de meilleurs écrivains soient passés par-là auparavant. Les meilleures pages ne sont qu’images usées et clichés fades. Défilent la jolie fille, les amis, le père cégétiste EDF à Super Phénix, les péripéties du roman d’apprentissage. Sauf que le petit gars de la Centrale n’apprend rien. Au lieu de créer un personnage qui nous raconte SON histoire, Ruben nous présente une Histoire où tout est VRAI, indiscutable, de plomb. Et ça plombe son petit livre. Le lecteur espère vainement aller vers un dénouement, mais comme il n’existe pas de but, de quête, de schéma narratif, appelez ça comme vous voulez, la chose finit par épuisement. Elle finit même par le pire ressort possible : l’événement qui marque (mal) la fin de l’enfance du narrateur contredit totalement l’objectif de l’auteur. Les jeunes combattants de la Liberté antinucléaire se révèlent être des crétins inaptes. Que penser alors de leur cause ?

P.S. : Mention spéciale pour l’analogie entre le nucléaire et le Covid, allègrement maltraitée. Et l’image du virus nucléaire, se confondant maladroitement avec un virus réel.

 

Tata, Valérie Perrin, Albin Michel, septembre 2024, 640 pages, 23,90 €

Un gros roman vendeur, le bandeau l’indique tout de suite : c’est pour tout le monde. Et plus. Est-ce une création machiavélique de Valérie Perrin ou juste sa nature qui veut ça ? (je n’ai découvert le nom de son mari qu’après la lecture de Tata et n’ai pas lu ses précédents opus). Des gens ordinaires donc : pianiste d’exception papa d’une réalisatrice célèbre, tueur psychopathe et doubles vies, fausses morts et faux parents, pédophiles ou équilibristes. Des gens presque sans histoires. Et de l’empathie :

« … alors qu’elle avait toujours su que Blaise aimait les garçons. Cette attirance pour le même sexe n’était pas rare chez les animaux. Elle ne comprenait pas pourquoi il vivait sa différence comme une maladie honteuse. Elle se fiait plus à ce que la nature et les bêtes lui enseignaient qu’à ce que les gens racontaient ».

Et puis de l’amitié :

« Il faut dire qu’il est si beau avec sa peau mate, son regard perçant et ses boucles brunes. Il a la stature élancée d’un ancien sportif. Il porte un parfum ambré et un blouson de cuir. Si je ne le considérais pas comme un frère, il me plairait. Mais c’est Lyèce, donc il ne peut pas me plaire. Cet être est pour moi asexué ».

Et puis de l’amour : la narratrice principale (attention spoiler), Agnès Septembre, va rencontrer Monsieur Été. Je n’invente rien. Par un grand souci de complexité apparente (mais accessible à tous, rappelle l’éditeur) le récit va inclure de longs passages en italiques, transcriptions d’une (de deux) voix sur une bande magnétique. Et puis aussi (dangereux ça a dit l’éditeur) une police beaucoup plus petite pour un-script-dans-le-récit. Et puis un va-et-vient chronologique. Pas de problème, les dates sont clairement mises. Et puis une deuxième intrigue inutile, comme chez Harlan Coben. Visiblement Perrin est fan, les ressorts et la vraisemblance sont très semblables. Et c’est là le problème : cet écart irréconciliable entre le commun et l’incroyable. Entre Alain Souchon (héros de notre héroïne), les Carpentier, la cordonnerie et les identités volées, le foot et le cirque, Hollywood (évacué) et Gueugnon. N’aident en rien des dialogues en bois et un style étrangement daté (presse régionale années 80 ?).

Un livre à recommander pour les salles d’attente de dentiste, les boîtes à livres d’hôpital ou les centres sociaux d’aide à la personne.

 

Où Tu Seras Reine, Chrystel Duchamp, éditions Verso, janvier 2025, 320 pages, 20,90 €

J’avais cru avoir à faire à de la Chick-lit, couverture et chiffres de vente aidant (blurb aussi). Et puis non, c’est peut-être de la Chick-horror, ou quelque chose comme ça. Du policier disent les liens en ligne, consultés après le choc. Parce que choc il y a. Une trentaine de pages un peu gentillettes, puis notre héroïne (l’étiquette schizophrène arrive à ce moment) revient au bercail. Découvre plein de choses sur sa maman chérie. Maison métaphore (le cheminement dans les pièces, les découvertes…), mais de quoi ? L’auteure a dû oublier la clé. Les pages sont encombrées d’images qui tiennent à peine debout mais interagissent les unes avec les autres pour ajouter à une narration tout aussi périlleuse. La grille utilisée par l’auteure n’est pas sans rappeler les procédés de Matheson ou Koontz. Malheureusement là où ceux-ci mettent en scène des personnages ordinaires (qui peuvent ne pas le rester) face à des situations qui ne le sont pas, elle pose en personnage principal une jeune femme dont le portrait n’est jamais satisfaisant. Les incohérences sont trop nombreuses pour apprécier le déroulé de l’intrigue. Et absolument pas justifiées, expliquées ou validées par les pages finales. Le mécanisme narratif à la première personne s’autodétruit en plein vol. Quant à l’intrigue, son noyau souffre d’une absurdité telle qu’elle invalide tout le château de cartes. Quant au style, en voici un exemple :

« Que le soleil soit accroché au zénith ou que la pluie étende son rideau humide sur la vallée, Angélina est toujours d’humeur égale. Ses grands yeux rieurs et ses pommettes – aussi roses que le gloss qui teinte ses lèvres – lui donnent des airs de poupée ».

Puis : « Comment un homme peut-il trahir les vœux qu’il a formulés à son épouse, mépriser les textes sacrés qu’il a prononcés dans la maison de Dieu, bafouer les engagements qu’il a signés sous le regard ému d’un parterre d’invités ? ».

Ou encore : « Le compte à rebours est lancé. Le ciel s’assombrit. Dans son manteau bleu foncé se découpent les branches des feuillus qui bordent la route. L’éclairage public aux abords de la maison est inexistant, ce qui la plongera bientôt dans une sinistre pénombre. Le spectacle enchanteur du crépuscule ne s’éternise jamais. N’est-ce pas ce caractère éphémère qui le rend si précieux ?

La passation de flambeau entre le jour et la nuit m’a toujours fascinée. L’un se bat avec acharnement pour sa survie, tandis que l’autre le dévore à petit feu ».

Les jonquilles ? Non, ne parlons pas des jonquilles.

 

Alain Faurieux



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A propos du rédacteur

Alain Faurieux

 

Alain Faurieux, fanatique de S.F. et adepte du polar. Maniaque de musique (genre « insupportable » pour ceux qui le fréquentent encore), anciennement enseignant d’anglais.