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Cœur berbère, Habiba Benhayoune (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 27.03.25 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Maghreb, Roman

Cœur berbère, Habiba Benhayoune, Editions Ardemment, 2022, 210 pages, 19 €

Cœur berbère, Habiba Benhayoune (par Patryck Froissart)

 

Cette autobiographie empreinte d’une profonde sincérité constitue une lecture aussi prenante que celle d’un roman sous bonne tension narrative, tant la vie que raconte l’autrice se compose d’une succession de péripéties, de petits et de grands drames, et de dévoilements d’intimités familiales propres à susciter la compassion, la colère, l’empathie.

Aouïcha, la narratrice, plusieurs fois arrachée, plusieurs fois déracinée, plusieurs fois transplantée, inscrit son existence personnelle aux épisodes instables dans le destin collectif de tribus amazighes rifaines plus ou moins contraintes au nomadisme par les aléas de contextes historiques chaotiques dans une Afrique du Nord coloniale et post-coloniale.

Les parents ont quitté leur Rif natal sous protectorat pour rejoindre en exil en Algérie « française » d’autres membres, nombreux, de la communauté berbère du Maroc. Aouïcha naît donc à Mers-El-Kébir en pleine guerre d’indépendance puis grandit dans un coin isolé de la côte méditerranéenne algérienne où le père s’est installé en se donnant la profession de pêcheur.

Deux figures dominantes tout au long du récit :

La mère, illettrée, aimante, protectrice, sage, est soumise aux contraintes socio-culturelles des traditions coutumières et aux règles dogmatiques de la religion musulmane.

Le père a fait de l’océan, outre la source de la sobre manne qui lui permet de subvenir aux besoins de sa famille, son univers, son refuge, l’environnement qui l’aide à oublier momentanément le remords lancinant d’avoir échoué, jadis, à devenir citoyen d’une Espagne où il s’imagine toujours qu’il aurait eu une vie meilleure.

La narratrice nomme affectueusement « Baabaïnou » (mon papa) ce personnage à plusieurs visages avec lequel elle entretient une relation filiale complexe qui constitue l’un des nœuds dramatiques du récit. Il est pour elle l’aventurier téméraire qui met sa barque à l’eau, qui affronte l’immensité marine dans laquelle il disparaît durant de longues périodes au cours desquelles sa fille vit dans l’angoisse d’apprendre qu’il s’y est définitivement englouti, et qui reparaît en héros porteur triomphal des trophées de la pêche.

Aouïcha très tôt partage avec lui l’attraction exercée par l’océan, cet appel du large, cet attrait pour le risque, l’inconnu, le hasard que représente chaque sortie en mer de son père, qui l’emmène parfois dans l’aventure.

Mais le bon père de famille attentif à répondre généreusement aux besoins de chacun, mais le héros des mers se transforme épisodiquement en ce monstre qui, de retour de beuverie, bat sauvagement la mère, sans motif, devant les enfants. La narration des scènes de tabassage est crue, révoltante, insoutenable, exprimant sans ambages la violence interminablement répétitive des coups et, en terrible simultanéité, la totale résignation de la victime.

« Comment cet ingénieur du bonheur pouvait-il saccager ce qu’il avait construit d’un coup de vent ? Où puisait-il cette énergie destructrice ? ».

Pour Aouïcha, la haine alors se superpose alors pour un temps à l’amour.

Cependant la vie suit son cours. L’autrice dépeint de manière fort expressive les tableaux, et c’est là un autre atout de cette œuvre, d’une existence quotidienne simple, humble, généralement paisible, comportant même des épisodes bucoliques, invitant le lecteur à (re)découvrir les éléments socio-culturels caractéristiques de la grande civilisation berbéro-amazigh, jusqu’à la nouvelle rupture provoquée par l’expulsion brutale, immédiate, sans préavis, des Marocains, décrétée par les nouvelles autorités algériennes.

« J’observai le visage tatoué de Yemma. Ma mère portait ses tatouages indélébiles sur le front et sur le menton depuis son plus jeune âge. Cet ornement relevait de l’artisanat féminin, dont les origines sont antérieures à l’arrivée de l’islam ».

Après un bref retour dans le Rif, la famille obtient le visa pour la France où il faut se trouver de nouveaux repères, ce qui contraint la petite Aouïcha, qui découvre l’école, à se forger une nouvelle personnalité, dont un des traits essentiels sera la révolte féministe, devenue possible par la révélation de l’inadéquation de certaines règles coutumières dans ce nouveau contexte, de la jeune fille qui réussit peu à peu à convaincre sa propre mère de la nécessité et de la légitimité à se dresser contre les violences d’un régime conjugal machiste aux fondements religieux phallocratiques.

C’est le récit du long cours de cette métamorphose culturelle, d’une intégration qui ne renie certes pas les racines ethniques, de l’éveil d’une conscience politique dégagée de la gangue religieuse, du combat idéologique dans lequel s’engage Aouïcha qui constitue la seconde partie, la seconde thématique de ce texte aux multiples itinéraires narratifs.

 

Patryck Froissart

 

Habiba Benhayoune est née en Algérie, de parents marocains amazighes, natifs du Rif, au Nord du Maroc. Élevée par un père marin-pêcheur et une mère au foyer, Habiba parlera la langue maternelle, le tamazight, avant l’espagnol et le français. Après l’Indépendance de l’Algérie, elle part, dans un premier temps, avec sa famille au Maroc espagnol avant de regagner la France en 1969. Aujourd’hui, Habiba Benhayoune est ergonome et psychologue du travail.



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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre des jurys des concours nationaux de la SPAF

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL

Il a publié plusieurs recueils de poésie et de nouvelles, dont certains ont été primés, un roman et une réédition commentée des fables de La Fontaine, tous désormais indisponibles suite à la faillite de sa maison d’édition. Seuls les ouvrages suivants, publiés par d’autres éditeurs, restent accessibles :

-Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

-Li Ann ou Le tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

-L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)