L’Os dans le nez, Aure Meury (par Didier Ayres)
L’Os dans le nez, Aure Meury, éditions Milagro, mars 2022, 116 pages, 16 €
Voyage
C’est à un voyage dans la psyché auquel nous convie le poème de Aure Meury. Car on voit par transparence dans le texte, un paysage accidenté, fragmenté et épars. C’est bel et bien une circumnavigation à laquelle nous livre cet épithalame, celui de la noce de la poétesse avec son écriture. Le monde en tout cas questionne, cette création questionne. Mais je n’arrive pas à me départir de cette idée du périple intérieur. Ce monde reste sujet aux flux psychologiques, à des porosités entre le réel et l’imagination, monde ambigu donc, fait de parallèles entre différentes images inexplicables, en somme de la poésie. Ce monde instable arrive à se dire dans une prosopopée individuelle et originale, celle de l’écrivaine comprise comme absente à elle-même.
On peut peut-être évoquer ce que définissent les Anglais en parlant d’Outsider Art, avec modération ici car l’artiste n’est pas sans culture artistique ni sans métier d’écrivain. Cet art singulier, terme que l’on utilise en art visuel, se manifeste par des présences : la famille, l’être, l’érotisme, les humeurs corporelles, les images organiques. Et cela avec un léger humour, comparable en une certaine mesure aux travaux de Raymond Queneau.
Il faudrait inventer un néologisme pour qualifier cette création poétique. Une sorte de psychoésie, une poésie dépendante des tourments intimes.
Famille donc : père, mère, oncle, grand-mère qui cohabitent plus dans l’esprit de l’autrice (à ce sujet, on flotte au début du poème sur le genre, masculin ou féminin de l’énonciation), que dans une réalité physique (sinon celle de l’enfance où beaucoup de choses sont floues). Le corps toujours souffre, d’une espèce de psychose qui pousse la personne physique vers des affects morbides. Famille explosive, qui secrètement prend possession de la psyché de la poétesse, sorte de bain dans des eaux dormantes et glauques.
L’os ne tient pas sur le nez
Le nez ne tient pas sur l’os
L’un et l’autre se toisent
Il n’y a pas un pour rattraper l’autre
Et il faut réséquer y a plus personne
Le cauchemar de l’homme urgent
L’appendicectomie du bazar
Personnages aussi : Sidi, Monsieur Roland, Campistron, Odette, etc., permettant d’ancrer la diégèse de ce récit fabuleux dans des entités nominatives, des prénoms. Du reste, on observe intrigué l’évolution de ces connections, liens synaptiques, si l’on poursuit cette idée d’une forme de poème psychique. Cette expérience somatique rend visible, constitue pour le lecteur une espèce de catharsis. On se soigne, on soigne sa propre blessure.
Corps : sexes, paumes des mains, yeux, lèvres, bras, jambes, bouches, seins, tout ce répertoire fixe une écorce, une extériorité de la part organique de l’être humain, davantage là comme fixation des tourbillons de la pensée que descriptions physiologiques. Éclats des symboles, autant lumière que texte qui explose.
Quand un chien régresse il redevient loup
Mais un homme
Ce voyage du liseur peut se dérouler dans cette sorte de liquide amniotique, légèrement poisseux, mélange d’os en constitution, cartilages mis à l’épreuve, peau dont le régime est bizarre (est-ce un homme ou une femme qui parle ?). Et pour reprendre le titre d’un beau livre d’Alain Corbin, pour un tour dans le monde des odeurs, la poète écrit son poème pris tout à la fois dans son parfum de jonquille et dans ses miasmes. Mais la psyché autorise plusieurs formes et accès à l’écriture. Telle est la conclusion de ma chronique.
Didier Ayres
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