Chine, Gilbert Bourson (par Murielle Compère-Demarcy)
Chine, Gilbert Bourson, éditions Douro, Coll. La Bleu-Turquin, 2023, 164 pages, Ill. couverture Jacques Cauda, 19 €

Paru dans la Collection dirigée par Jacques Cauda, La Bleu-Turquin, le roman de Gilbert Bourson – aussi baroque qu’un « fouinage » exquis, qu’un « dépôt de choses à récupérer » par attachement sentimental, devoir de mémoire ou encore en vue d’un recyclage – décharge des trésors enfouis pourvu que, comme en Littérature, l’observateur ait l’œil, pourvu qu’il sache chiner comme un brocanteur digne de ce nom sait repérer dans le fourbis la trouvaille, voire la pépite… Chine, à l’instar d’une musique futuriste qui stockerait dans ses données un bric-à-brac ou florilège de sons figurant l’âme musicale des foules, constitue un roman baroque où l’exposition des motifs du phrasé romancé (l’exposition des éléments hétéroclites qui compose la brocante qu’est ce livre) joue avec brio avec une mécanique vivante bien huilée des mots connectée à notre vie quotidienne.
Il dit, y a qu’à fouiller dans les ruines, de sa voix éraillée qui commande. Et puis il s’est tiré pour chercher un engin roulant, brouette ou soi-disant. Dieu peut-être, avec sa roue voilée qui couine.
Ça parle, comme la gouaille argotique ou des faubourgs dans un film de Michel Audiard, un road-movie du 21ème siècle bricolé sur des emplacements spontanés mis bout à bout, orchestré dans une suite de jeux de miroirs dans lesquels le narrateur emporte le lecteur dans chaque chose qu’on trouve :
Bricole je suis, car il me dit qu’on est chaque chose qu’on trouve, que je trouve et suis, par exemple un bustier qui me fait mal aux seins, un dentier mal poli blanc comme un lavabo, afin que je me mâche avant de m’avaler.
L’humour n’a pas déserté les lieux :
Il est en quête aussi d’un sac de jute ou de journaux pour hôtel belle étoile. C’est son style d’humour pour nos journaux-duvets, nos literies bouillons, les nouvelles d’hier pour la nuit à venir. Un miroir. Rien de pire, c’est soi dans la décharge.
Et les mises en abymes s’ouvrent comme une série de mondes, lilliputien, minimaliste, en miniature ou grandeur nature dans ses frasques utilitaires ses fresques sublimes ses désinvoltures ses écarts érotiques… Car on s’aime dans Chine, et « parfois c’est du violent ». Et parfois c’est suave ; charnel ; corporel ; poétique. L’image a la verdeur d’une expression populaire où l’érotisme ardent flamboie « d’infini fini ».
Le vautour de son ventre pousse un cri aigu et pisse sa copie de mots impubliables. Elle est désinvolture et reliée en peau d’infini. Mais d’infini fini et tellement fini qu’elle est le fin du fin celle de l’infini. De l’infini pour nous comme on le veut fini.
Le challenge du romancier Gilbert Bourson réussit ici à mettre sur la table de travail de l’écriture/sur la page du lecteur, l’âme protéiforme d’objets au rebut présentés dans l’écrin synesthésique d’une prose poétique qui fait danser les objets dans leurs avatars et métamorphoses, voire à faire « danser les choses que (l’on) ne voit pas ». Car rien que la truculence du Verbe, ce Rien de la saveur gouleyante et enivrante de la langue (« Rien que de les nommer dans ma tête (…) », cf. p.68), … peut vous faire vivre une entité, faire vivre un rien inanimé, une bricole, comme personne à part celui qui les écrit, les ressuscite, les recrée : l’écrivain… avec son travail de « fourmi » (cf. l’exergue de Zouc : « Oh… une petite fourmi ! »)…
Murielle Compère-Demarcy
Gilbert Bourson, né en 1936, a été metteur en scène et comédien. Il a publié plusieurs livres de poésie, des romans et des essais chez différents éditeurs, notamment aux éditions du Chasseur Abstrait, La Grisière (éditions Saint-Germain-des-Prés), Compact, Z4, Jebca (Boston, États-Unis) Tinbad, Douro/La Bleu-Turquin. Il a participé à l’anthologie 49 poètes, ouvrage collectif dirigé par Yves di Manno chez Flammarion. Il a aussi publié dans plusieurs revues : Arpa, Cheval d’attaque, Cahiers du double, Les carnets d’Eucharis, Polyphonie, Substance (États-Unis), Action poétique, Travail théâtral, Les Cahiers de Tinbad. Une grande partie de ses œuvres est publiée au Chasseur Abstrait. Il collabore à la revue en ligne de cet éditeur, La RAL’M. Il vit et travaille en région parisienne. Son dernier recueil de poésie, Je ne parlerai qu’en présence de mon écriture, a été publié aux éditions Douro dans la Collection Présences d’écriture.
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