Avenue des mystères, John Irving
Avenue des mystères, mai 2016, trad. anglais (USA) Josée Kamoun, Olivier Grenot, 528 pages, 22 €
Ecrivain(s): John Irving Edition: Seuil
Certains romans parlent au lecteur, entrent en résonance avec son intimité en lui évoquant immédiatement des univers. Ce nouveau roman de John Irving, foisonnant et dépaysant à souhait, entre dans cette catégorie.
Toutefois, quelque chose a changé : du ton souvent épique ou dramatique des grands romans des débuts de la célébrité, Le monde selon Garp ou L’hôtel New Hampshire, on passe au ton burlesque de ce roman de l’écrivain vieillissant.
« Quand on a sauté une prise de bétabloquants, comment ignorer deux femmes comme elles ? »
Certes, le personnage principal de l’ouvrage est un romancier d’origine mexicaine nommé Juan Diego, mais un romancier infirme et malade, claudiquant, diminué par une absence de pics d’adrénaline due à la prise régulière de bétabloquants et compensant une supposée baisse d’érection par la prise irrégulière de Viagra.
L’écrivain effectue un voyage mémoriel, via Hong-Kong et à destination de Manille, pour rendre hommage aux soldats américains tombés aux Philippines, et ce voyage est entrecoupé de rêves, qui sont des souvenirs de son enfance mexicaine passée près de la décharge d’Oaxaca, avec sa sœur Lupe, sa mère Esperanza et une multitude de compagnons hauts en couleur qui peuplent le pensionnat des Enfants perdus : « Il dormait. Il rêvait toujours alors que ses lèvres remuaient. Personne ne l’entendait. On n’entend pas un auteur qui écrit en dormant ». Et plus loin : « Parfois, les rêves accélèrent le cours des choses, ils resserrent la marche du temps ».
Ce voyage est également jalonné de mille événements saugrenus, parmi lesquels une multitude de fellations hôtelières, une épidémie mortelle dans un aquarium, un malaise dans un avion qui est l’occasion d’une rencontre avec un alter ego, un écrivain plus jeune dénommé Clark French (proche du Clark Kent de la philosophie analytique ?)…
On retrouve dans ce roman le dynamisme et la truculence du héros et de son style (« Bruyante, Dorothy l’était, elle faisait exploser l’échelle de Richter orgasmique »), on retrouve les milieux interlopes dans lesquels se complait Irving, ceux des couples homosexuels et travestis, des prostituées au grand cœur, des croyants dévôts et des agnostiques dubitatifs, et plus particulièrement ici des artistes et des animaux formant la troupe d’un cirque, le Cirque de la Merveille de la calle Zaragoza.
En passant, Irving règle quelques comptes avec la religion catholique : « Je ne suis pas un anciencatholique » s’exclame Juan Diego, « Je n’ai jamais été catholique. J’ai été embobiné par les jésuites, je n’ai pas eu mon mot à dire, mais on ne m’a pas fait violence non plus. Quand on a quatorze ans, comment avoir voix au chapitre ? »
Campant un personnage d’écrivain, Irving ne peut s’empêcher de placer quelques réflexions d’ordre métafictionnel : « “Shangri-La est un pays imaginaire dans un roman qui s’appelle L’Horizon perdu. Il a été écrit dans les années 30, je crois. J’ai oublié le nom de l’auteur”.
Imagine qu’on dise ça d’un de tes livres, pensa Juan Diego. Autant s’entendre dire qu’on est mort ».
A l’image de son narrateur-personnage, Irving est doté d’une imagination débridée, dont il fait à nouveau usage, même si le burlesque un peu appuyé fait de ce gros roman un récit décousu dont l’émotion est, par moments, absente. Avenue des mystères se clôt sur le dernier d’entre eux, la mort, qui, pour un romancier, n’est rien de plus que l’arrêt de « la vie du héros qu’il avait imaginée ».
Et « Sic transit gloria mundi » : ainsi passe la gloire du monde…
Sylvie Ferrando
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